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turned_inReportage

A l'occasion des Journées Européennes des Métiers d'Art 2017, Sandrine Roudeix, photographe et romancière, a sillonné les routes de France pour partir à la rencontre de professionnels d'exception. Transmission, coopération, transdisciplinarité, préservation environnementale... Tous se font les ambassadeurs des liens à l'honneur pour cette 11ème édition. #SavoirFaireDuLien

Elle aurait aimé naître dix ans plus tôt. Pour connaître les vieux sages. « C’est qu’avec le temps, la parole comme la langue se perdent au coin du feu », déplore en souriant Noëlle Figarella, rebaptisée Natalina en corse, en saluant devant sa longère accrochée à quelques kilomètres de Bastia. Avant de s’immobiliser en pointant le ciel bleu de sa manche à carreaux : « Oh Madonna, un couple de Milan ! » Elle prononce « Maona » (les d disparaissent dans le coin) et rit : « C’est une expression qu’on dit cent fois par jour ici. Qu’on soit croyant ou non. »

Elle s’émerveille devant les oiseaux puis étouffe une grimace de douleur. Une côté fêlée avant mon arrivée. Pas de chance. Mais elle n’est pas du genre à se plaindre. Saccadée, sa respiration s’apaise pour me raconter ce qui l’a emmenée là.

Une mère grecque, un père corse baptisé Figarella du nom du village de montagne où il est né, et une belle enfance entre Cargèse et Piana à l’observer fabriquer des paniers quand il n’exerçait pas son métier de douanier. « C’est qu’il n’y avait pas de sacs à l’époque, souligne-t-elle en m’invitant à entrer chez elle. Chaque famille se bricolait ses propres contenants. Pour les champignons, le linge ou les courses. Ce n’était pas un art mais une nécessité ».

Orpheline à vingt ans, c’est d’abord pour finir le panier inachevé de son père qu’elle se met à caresser la myrte sous l’œil protecteur des anciens du village. Dominique lui apprend à tresser le jonc pour la « casgiaghja » (moules à fromage dont se servaient les bergers avant l’avènement du plastique), Pierrot lui enseigne le travail de l’osier et Pierre celui du châtaignier.

Puis elle trace sa vie d’adulte. Elle se marie une fois, deux fois, vit à Cargèse, Figarella, Ajaccio, puis à nouveau à Cargèse où elle monte avec son deuxième mari une épicerie. Jusqu’à ce que son commerce vacille et qu’une amie l’emmène un dimanche en balade pour lui rosir les idées. Elle en rapporte un petit panier et renoue doucement avec ses premières amours. La voilà qui se met à cueillir, effeuiller, nettoyer, baigner, croisiller, rempailler selon les techniques d’antan, se plaisant vite à inventer sa propre méthode, plus rapide et plus créative, et la développant à Silvarecciu où elle s’installe.

Une séparation et un déménagement à Venaco plus tard, le maire de Silvarecciu la rappelle pour la prévenir qu’une maison se libère. Vendu ! La voilà de retour en 2013 dans ce village qu’elle adore. Et continue de se tresser un nom. En association depuis 2002 puis à son compte depuis 2010.

Mais son crédo reste de transmettre, pas de vendre. Valoriser et défendre la Corse. Naturellement. Ce mot revient souvent dans sa bouche mêlée de patois local. Un autre devoir de mémoire à ses yeux. Naturel.

Dans son atelier minuscule empierré à quelques mètres de sa maison, elle me montre des pièces en châtaignier, myrte, osier, jonc. Mais pas en ronce ni en clématite, car ce n’est pas local ! Avec son sécateur et son couteau (corse), elle fabrique des nasses de pêcheur, des vide-poches, des cloches à fromage et récemment une petite lampe en myrte, un abat-jour en filaire et rouleau ABS, ainsi qu’un sac de voyage en jonc cousu de cuir, découpé à partir d’une imprimante 3D, imaginé par le designer français Romain Pascal et exposé au Musée de la Corse à Corte. « Un autre moyen de perpétuer les coutumes locales », soupire-t-elle en contemplant les montagnes de sa fenêtre, tandis que je règle mon objectif. « Pour qu’elles ne disparaissent pas. Jamais ». Natalina sera heureuse si tout ça continue après elle. Rien de plus.

Texte et photographies signés Sandrine Roudeix.

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