Block title
Block content
turned_inReportage

A l'occasion des Journées Européennes des Métiers d'Art 2017, Sandrine Roudeix, photographe et romancière, a sillonné les routes de France pour partir à la rencontre de professionnels d'exception. Transmission, coopération, transdisciplinarité, préservation environnementale... Tous se font les ambassadeurs des liens à l'honneur pour cette 11ème édition. #SavoirFaireDuLien

Il va cuire un œil. C’est ce que Vincent Breed m’annonce en roulant sous un rideau de pluie jusqu’à son hangar XXL planté dans la campagne lyonnaise. Le ciel est embrouillé de neige fondue et il s’excuse en se garant. « Avec ce temps de chien, on ne pourra pas déjeuner dehors, c’est dommage ! D’habitude, on a une vue imprenable sur la vallée ». Nous courrons nous mettre à l’abri dans la cuisine et Vincent attrape une casserole pour mitonner comme chaque jour le repas de son équipe.

C’est que le lien avec le verre chaud qu’il travaille est si puissant qu’il a besoin de créer une même proximité avec ses compagnons. Pour que je comprenne, il me conduit près du four de fusion. Tout de suite, la magie opère. Derrière mon appareil, je perçois le mystère quand il sort la masse incandescente du foyer, la douceur qui se dégage de cette boule chauffée à 1200 degrés, la tendresse accueillante et liquide, mais aussi la force et la dureté, quelque chose de sensuel. Il me fait d’ailleurs remarquer qu’il aime fabriquer des sculptures mâles et femelles, chacune donnant et recevant à son tour, une histoire de chaîne. Puis il me montre des verres avec des hauteurs différentes qui, mis à l’envers, se transforment en bouquets, une lampe acrobate baladeuse, et même une réplique de l’installation baptisée “Féconds” qui réunit trente trois pots de fleurs en argent exposée un temps dans la Chapelle de la Trinité à Lyon. « Et tout ça, grâce au souffle humain ! » s’enthousiasme-t-il en abandonnant la canne à Clément et Francis pour me détailler son histoire.

Tandis que son père a plaqué à quarante ans sa Hollande natale et l’entreprise familiale de peinture en bâtiment pour devenir “peintre tout court” et s’installer avec femme et enfants à côté de Châlons-sur-Saone, Vincent, débarqué donc en France à l’adolescence, a lui abandonné son diplôme des Arts Déco quelques mois avant les examens pour faire le tour du monde des ateliers de verrerie. Liberté, quand tu nous tiens ! Sac au dos, le jeune Hollandais frappe aux portes des souffleurs, dort sur les canapés, bourlingue ici et là, et finit par croiser la route tchèque de Petr Novotny, immense technicien qui le prend sous son aile. C’est auprès de lui qu’il parfait son savoir-faire, ainsi qu’aux côtés du verrier américain Scott Slagerman quelques années plus tard à Paris. Jusqu’à ce qu’il décide en 1999 de développer sa propre boutique-atelier dans le vieux Lyon, non loin de sa Bourgogne d’adoption. Il s’y fera connaître et y affûtera son style, mais finira par la quitter au moment de la crise pour cheminer de four en four au gré de ses besoins. Avant d’investir en 2014 le vaste lieu où il me reçoit aujourd’hui.

Son idée ? Intégrer la problématique saisonnière et économique de son métier en inventant un espace créatif collaboratif pouvant accueillir les souffleurs de verre débutants ou confirmés à la journée ou au mois. Mutualiser les fours. Fusionner la matière comme les idées et les bras. Tandis que Clément et Francis achèvent de souffler l’oeil qui atteint presque cinquante centimètres de diamètre, Vincent poursuit en m’expliquant que son projet initial était de créer un champ d’yeux pour la Fête des Lumières de Lyon en 2015, malheureusement annulée. Son message ? Ouvrez votre regard ! A voir le sourire tricoté de soulagement, de fierté et de satisfaction qu’il échange avec Clément et Francis en confiant l’oeil terminé au four de refroidissement, je sens que le sien n’a pas fini de briller !

Texte et photographies signés Sandrine Roudeix.

Block title
Vous aimez cet article, recevez la newsletter de l'INMA Block content
assignment